Un visage disneylandisé de Mai Chau

Au
début des années 2000, la Vallée de Mai
Chau était encore une zone à l’écart du tourisme de masse. On parlait d’une
alternative à Sapa car Mai Chau possède aussi des ethnies minoritaires et des
rizières. Mais les choses ont évolué très vite. Les autorités locales ont bien
compris l’apport du tourisme et ont investi énormément dans les infrastructures
notamment au niveau des routes. Il y a
une vingtaine d’années, il fallait 6-7 heures pour joindre Mai Chau située à 150km
d’Hanoi. Aujourd’hui c’est 3h30 de trajet seulement et il y a mêmes des bus
locaux qui parte d’Hanoi à Mai Chau. C’est cette facilité d’accès qui explique
la montée en popularité de la destination. Résultat : Mai Chau attire des
centaines de milliers de touristes qui cherchent une immersion en pleine
nature, au coeur de l’ethnie Thaï. Sur Internet, on tombe facilement sur des
centaines de pages qui donnent l’éloge au paysage magnififique des rizières
parsemées de maisons sur pilotis. On prône un séjour d’immersion authentique au
sein de la communauté des Thaïs Blancs dont la tradition remonte aux 7 siècles.
On met en avant l’hébergement dans les maisons typiques où l’alcool de riz
coule à flot. C’est beau tout ça mais quelques soucis se cachent derrière ce
succès.

Est-ce
que le nombre accru des touristes est vraiment bénéfique pour la région? Sur le
plan économique oui car les Thaïs Blancs, jadis les simples agriculteurs, ont
vu leur niveau de vie s’améliorer considérablement. Ils peuvent acheter des
voitures, des iphones au dernier cri, et partir en vacances. Mais sur le plan
socio-culturel, Mai Chau est apparemment victime de son propre succès. Les villages de Ban Lac, Pom Coong, Ban Mai
sont les plus touchés car se sont aussi les premiers à se mettre au tourisme.
Les effets négatifs sont nombreux : perte des traditions culturelles au profit
de la modernité, développement excessif du tourisme au détriment de
l’agriculture, paysage dénaturé à cause des constructions bétonées, etc. Tous
les villages situés dans un rayon de 3-5 km par rapport au centre administratif
de Mai Chau subissent le même sort.

Depuis
2010, Mai Chau est devenue une destination prisée des vacanciers Hanoïens. Pour
les habitants de la capitale, cette vallée est une escapade idéale pour passer
le weed-end, donc c’est l’équivalent de la Basse Normandie pour les Parisiens. Du
coup, les gens de toute couche socio-professionnelle se ruent vers Mai Chau
pour profiter d’une bouffée d’air. Dépourvus d’un plan de développement
adéquat, les Thaïs Blancs ne sont pas bien préparés pour accueillir ces
contingents de touristes. Mais leur venue massive et régulière constitue une
source de revenue immédiate et cela justifie tous les efforts de cette ethnie
dans la mise en place de différents services et l’aménagement du territoire
pour répondre au besoin de leurs compatriotes.

La
maison sur pilotis est l’habitation traditionnelle chez les Thaïs Blancs. Il y
a vingt ans, les petits groupes de voyageurs étrangers pouvaient encore
profiter de l’échange privilégié avec les hôtes et passer une nuit authentique dans
ce genre de structure. Aujourd’hui, c’est fini. Les villageois préfèrent les
gros groupes de Vietnamiens, souvent entre 30 et 200 personnes. Pour les
héberger, il faut agrandir l’espace surtout dans la pièce commune où on dort
souvent sur les matelas. Donc on modifie inévitablement la structure
traditionnelle. L’accueil personnalisé de l’hôte cède la place à un accueil
plus froid, dans une optique plus mercantile.

L’argent
vient trop facilement avec le tourisme. Donc à quoi ça sert de continuer à
repiquer du riz dans les champs ou élever du bétail? C’est démodé tout ça!
C’est dans cette réflexion que les villageois abandonnent l’agriculture et
modifient leur mode de vie. L’aire sous maison, jadis réservée au bétail, est
devenue une boutique de souvenirs où on vend l’artisanat, les vêtements en
brocatelle, et le fameux rượu cần (alcool de riz). Est-ce que les vêtements
brodés sont vraiment fabriqués par les femmes Thaïs? On s’en doute.

La
quasi totalité des foyers aux villages de Ban Lac et Pom Coong travaillent dans
le tourisme. En déambulant à travers des allées dans ces deux villages, on a
l’impression d’être à Disneyland! On a tout ce qu’il faut ici : salons de
massage, boutiques de souvenirs, bars, restaurants, salles de jeux, etc. Pour
joindre Disneyland à Paris, les gens prennent la ligne RER A. Et pour joindre
Disneyland Mai Chau, il suffit de prendre un bus de Hanoi et descendre à la
“station” Ban Lac, le terminus.
Il
s’avère que les autorités locales sont fans de Disneyland. Un réseau de
sentiers bétonnés sont mis en place pour faciliter le déplacement des cars
électriques à travers 8 villages aux alentours du centre administratif de Mai
Chau. Donc 8 villages correspondent à 8 arrêts touristiques, exactement comme
dans un parc d’attraction. Hyper
facile pour les jeunes routards qui cherchent une atmosphère animée du lieu. Au
soir, la musique techno est au rendez-vous et on entend ici là les chants de
karaoke à tue-tête.
En
conclusion, faut-il encore choisir Mai Chau pour votre prochain départ? La
réponse est oui mais pas n’importe comment. Mai Chau est un terme géographique
qui désigne plusieurs villages habités par les Thaïs Blancs. Seulement une
partie de la vallée (Ban Lac, Pom Coong, Ban Buoc, Ban Mai) est touchée par le
tourisme de masse. Donc si vous prenez la peine de vous aventurer plus loin,
vous aurez certainement la chance de goȗter l’authenticité. Au lieu de céder
à la facilité, partez à une quizaine de kilomètres plus loin, à la
rencontre des vrais Thaïs Blancs au village Mai Hich. C’est
dans ce coin perdu que le contact humain est au coeur de votre découverte, vous
participerez au quotidien avec les gens comme la
famille de Monsieur Ba. Au lieu de dormir dans un “homestay” impersonnel à
côté des autres touristes, passez la nuit chez l’habitant dans la Réserve de Pu Luong, au coeur des rizières en terrasse à
couper le souffle.

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